Ce que mes élèves m'ont appris sur la fracture numérique
Le mythe du digital native résiste encore aujourd'hui. Pourtant, certaines expériences de terrain montrent une réalité beaucoup plus nuancée sur les compétences numériques des jeunes générations.
Introduction
Pendant longtemps, une idée s’est imposée presque naturellement :
les jeunes seraient spontanément à l’aise avec le numérique.
Après tout, ils ont grandi avec Internet, les smartphones et les réseaux sociaux. On les appelle parfois les digital natives, comme si le simple fait d’être né à une certaine époque suffisait à maîtriser les outils numériques.
Pourtant, certaines situations vécues sur le terrain racontent une histoire beaucoup plus nuancée.
Au fil de mes interventions auprès d’apprentis en CFA et d’étudiants en formation professionnelle, j’ai réalisé que l’usage quotidien du numérique ne garantit pas nécessairement l’autonomie numérique.
À retenir
- Utiliser des applications au quotidien ne signifie pas maîtriser tous les usages numériques
- Les difficultés rencontrées concernent souvent les usages scolaires, professionnels ou administratifs
- Le manque d'autonomie numérique ne traduit pas un manque de motivation
- Les jeunes ont souvent besoin d'accompagnement, de repères et d'explications concrètes
Un exercice qui semblait pourtant simple
Lors d’une séance de formation à distance avec des apprentis âgés de 18 à 25 ans, j’avais prévu un exercice relativement classique.
Je leur avais envoyé un document par mail avec une série de questions.
La consigne était simple :
- ouvrir le document ;
- rédiger les réponses à l’aide d’un logiciel de traitement de texte ;
- enregistrer leur travail ;
- me renvoyer leur exercice par mail afin que je puisse le corriger.
Pour beaucoup d’enseignants ou de professionnels habitués à ces outils, cette demande paraît presque évidente.
Et pourtant, plusieurs étudiants se sont retrouvés en difficulté.
L’un d’entre eux m’a particulièrement marqué.
Plutôt que d’utiliser un traitement de texte, il a pris une feuille de papier et un stylo. Il a rédigé l’intégralité de son exercice à la main, a pris une photo de sa copie avec son téléphone, puis me l’a envoyée via WhatsApp.
Sur le moment, cette situation peut faire sourire.
Mais elle révèle surtout quelque chose d’intéressant.
Une autre manière de voir les choses
Lorsque j’ai raconté cette anecdote à d’autres personnes, certaines ont immédiatement souligné un aspect positif.
Après tout, cet étudiant avait trouvé une solution.
Il avait rédigé son exercice.
Il avait mobilisé des compétences qu’il maîtrisait déjà.
Et surtout, il avait fait l’effort de réaliser le travail demandé.
Cette réaction m’a amené à réfléchir différemment.
Le problème n’était peut-être pas un manque de motivation.
Le problème était ailleurs.
Le mythe du digital native
Nous avons parfois tendance à confondre usage numérique et autonomie numérique.
Beaucoup de jeunes savent :
- utiliser TikTok ;
- publier sur Instagram ;
- suivre des créateurs sur Snapchat ;
- réaliser des montages vidéo avec CapCut ;
- communiquer via des messageries instantanées.
Mais certains rencontrent davantage de difficultés lorsqu’il s’agit de :
- rédiger un document sur un traitement de texte ;
- retrouver un fichier téléchargé ;
- envoyer une pièce jointe ;
- participer à une visioconférence ;
- utiliser une plateforme de formation ;
- organiser des documents numériques.
Ces compétences relèvent pourtant elles aussi du numérique.
Simplement, elles n’ont pas toujours été apprises explicitement.
Utiliser n’est pas apprendre
Pendant des années, nous avons peut-être supposé que certaines compétences s’acquéraient naturellement.
Puisque les jeunes utilisent quotidiennement des outils numériques, ils finiraient forcément par développer l’ensemble des compétences associées.
Le terrain montre que cette hypothèse mérite d’être nuancée.
Être exposé à un outil ne signifie pas automatiquement comprendre son fonctionnement ou savoir l’utiliser dans d’autres contextes.
Les usages récréatifs, scolaires, professionnels ou administratifs répondent souvent à des logiques très différentes.
Une génération perdue ? Certainement pas.
Ces expériences m’ont également appris autre chose.
Contrairement à certaines idées reçues, ces jeunes ne refusent pas d’apprendre.
Ils posent des questions.
Ils cherchent des solutions.
Ils essaient parfois des chemins détournés pour atteindre leur objectif.
Ils veulent souvent réussir.
Simplement, ils ne savent pas toujours par où commencer.
Et surtout, ils n’ont pas forcément bénéficié d’un accompagnement explicite sur certains usages numériques essentiels.
Ce que cela change pour les formateurs
Ces constats interrogent aussi nos pratiques pédagogiques.
Peut-être avons-nous parfois tendance à surestimer certaines compétences numériques de base.
Peut-être supposons-nous trop rapidement que certaines manipulations sont évidentes.
Or, ce qui paraît simple pour une personne qui utilise ces outils depuis vingt ans ne l’est pas forcément pour quelqu’un qui ne les a jamais réellement appris.
Accompagner, expliquer et montrer restent des éléments essentiels de la transmission.
Conclusion
Les expériences vécues sur le terrain m’ont appris une chose importante.
La fracture numérique ne se résume pas à une question d’âge.
Elle ne concerne pas uniquement les personnes âgées ou les publics traditionnellement identifiés comme éloignés du numérique.
Elle peut aussi concerner des jeunes qui utilisent quotidiennement des outils numériques sans avoir développé certaines compétences plus spécifiques.
Peut-être que le véritable problème n’est pas un manque de motivation ou de capacité.
Peut-être avons-nous simplement pris pour acquis que chacun apprendrait seul.
Et si accompagner les personnes dans ces apprentissages redevenait une responsabilité collective plutôt qu’une évidence silencieuse ?
Passer à l’action :
Découvrir notre approche